Monsieur Baudruche: Nouvelles policieres ecrites par Bruno Senny, illustrees par Walthery, Derib, Follet, Danny

Interview de DERIB

Rencontre avec Derib

- Bonjour, Derib.

DERIB- Salut Bruno.

- Ni bestiaire enchanté ni chevauchée exaltante ni mal être de société à dénoncer mais une ambiance qui glisse vers le glauque et d’énormes moustaches, quelle mouche t’a piqué Derib ?

DERIB - C’est l’amitié qui m’a piqué. Nous avons eu un très bon contact lorsque nous avons travaillé ensemble sur la nouvelle présentation de Buddy Longway. Je fonctionne à l’affectif. Parfois on a des contacts très froids avec les gens, d’autres fois non. Ces illustrations sont une conséquence de notre rencontre.

- Baudruche, c’est un surplus de travail à caser entre Yakari et Buddy Longway ?

DERIB - Je ne dirais pas un surplus. C’est un travail différent. Je devais repousser Buddy Longway de quelques mois, donc tant qu’à faire, j’ai pris le temps de faire tes illustrations. Cet accident de parcours me ressource un peu, cela me sort de mon quotidien. Le nouveau Buddy Longway est un album charnière. Il prépare la suite de la saga dont Kathleen sera la figure centrale... Avec ces grands récits, il y a des choses logiques auxquelles il faut se référer, c’est-à-dire qu’il faut être disponible aux personnages. Parfois c’est compliqué. De plus, je viens de terminer l’épisode très difficile dans lequel je relate la mort de Jérémie. Je dois dire que cela m’a un peu secoué. Je n’ai pas eu envie de me relancer immédiatement. J’ai voulu laisser Jérémie s’en aller…

- Dans ces nouvelles policières que tu illustres, pas de chevaux ni de grands espaces, cela ne te manque pas ?

DERIB - Une des illustrations va à l’encontre de cette vérité. Pour celle-là, je me suis laissé aller à faire de grands espaces, j’y ai inséré trois petits chevaux et un troupeau de vaches. Dessiner des animaux m’amuse. Un chien revient dans deux autres dessins. Il y aura un chat, puis des chèvres, … donc je retrouve quand même le plaisir de la nature. Non, je ne suis pas trop brimé (rire).

- Tu auras peut-être encore l’occasion de caser un cheval ailleurs, qui sait ?

DERIB - C’est déjà prévu ! (rire) Je pense qu’il y aura un tableau représentant un pur-sang dans le petit salon douillet de Blanche, tout simplement.

- Retrouves-tu dans Baudruche l’humanisme et la générosité qui sont l’apanage de tes héros ?

DERIB - C’est autre chose. Je découvre une forme de bonhomie, quelqu’un qui essaye de vivre, je dirais, le plus agréablement possible. Il mange énormément. Il faut bien qu’il trouve un plaisir dans la vie. Et ce plaisir-là, il n’est pas malsain. C’est ce côté sympathique du personnage qui est intéressant à développer. Je dessine des ambiances et des scènes qui accompagnent un texte et je ne me pose pas trop de questions. D’autant que pour moi c’est une parenthèse. Je ne crois pas que je vais devenir un illustrateur. Je n’ai pas la spécificité de l’illustrateur comme l’a René Follet. Mon métier, c’est de faire de la bande dessinée et de toute façon c’est ça qui va reprendre le dessus. Ce choix récréatif me permet de découvrir le personnage touchant de Baudruche.

- D’un point de vue de la technique, tu as exécuté les illustrations au crayon comme les pages de garde de Buddy Longway, est-ce un choix personnel ?

DERIB - Je vais de plus en plus vers le crayonné puisque maintenant mes couvertures sont au crayon et à l’aquarelle. D’ailleurs, dans l’album grand format que j’ai édité sur Buddy Longway, le crayon a aussi une part importante. Le crayon est la base de mon travail et c’est intéressant de laisser le crayon s’amuser, de le pousser plus loin.

- Penses-tu, comme Jijé, que l’encrage enlève quelque chose au crayonné ?

DERIB - Oui. Il perd même beaucoup. Quand tu commences un croquis, il y a des traits impulsifs qui se mettent en place, une fraîcheur que l’on détruit si l’on insiste. C’est très bizarre, c’est une chimie très particulière. Les croquis d’Hergé ont été la partie la plus vivante de son travail. Après, ça perd au moins 50% de son impact. À l’exposition « Au Tibet avec Tintin », on voyait les premiers croquis des pages, puis les pages terminées, je dirais que les pages terminées sont presque décevantes. Il n’y a plus de vie. C’est très technique, c’est très léché, alors qu’Hergé a quand même un talent de dessinateur, de spontanéité qui se perd avec le passage à l’encre. Dans la couverture de Baudruche, il y a des choses qui m’ont étonné en bien. Que j’espérais mais que je ne pouvais pas prévoir. Elles se sont produites dans le bon sens, ça fait plaisir.

- Comment cela fonctionne-t-il ? Tu lis le manuscrit et les images s’imposent d’elles-mêmes ?

DERIB - On sent qu’il y a des choses qui valent la peine d’être illustrées et d’autres qui ne le nécessitent pas. Il ne sert à rien d’illustrer quelque chose que le texte soutient suffisamment. Ce qu’il faut, c’est renforcer le spectaculaire pour lui donner une force supplémentaire ou une originalité particulière. Pour « Dans le mille ! », j’ai trouvé que c’était bien de mettre le gars en fauteuil roulant. C’est un personnage très original et il est assez rare dans un bouquin ou dans une bande dessinée qu’un handicapé ait un rôle à jouer.

- Edouard Aidans m’a dit être frappé, malgré des styles différents, de la ressemblance qui unit le Baudruche de Walthéry, celui Follet et le tien…

DERIB - Je suis plus influencé par René Follet que par François Walthéry parce qu’il s’agit d’illustrations réalistes. J’admire tellement le travail de René Follet que je me laisse porter par tout ce que j’ai emmagasiné depuis que je le connais en tant que dessinateur, je me laisse porter par son influence. En bande dessinée, je suis influencé par Jijé, par Franquin, du côté illustration par René Follet ou René Hausman, par exemple.

- Bande dessinée et illustration sont deux genres tellement différents ?

DERIB - Ils sont différents dans leur impact. Une illustration se regarde en temps qu’elle-même, c’est un seul dessin, tandis qu’une page de bande dessinée c’est plusieurs dessins qui doivent être cohérents les uns avec les autres. C’est pour ça que des dessinateurs comme Cuvelier, comme Franz ou comme René Follet, n’arrivent pas à faire de vraies pages de bande dessinée. Jijé, Franquin, eux, excellent en composant leur planche. Tu vois ce que je veux dire ?

- Oui, chez certains dessinateurs, chaque vignette est une illustration, elle n’est pas nécessairement en adéquation avec la suivante ou elle ne l’induit pas.

DERIB - Voilà, elles se tuent les unes les autres. Franz, par exemple, dessine tellement facilement qu’il ne se rend même pas compte qu’il double ou qu’il triple des images dont on n’a pas besoin pour la compréhension du récit. Cuvelier aussi a fait ça. Ils sont trop obsédés par le dessin et pas assez par l’histoire qu’ils racontent. Je pense que Cuvelier et René Follet ont le même problème, il n’y a jamais eu un scénario qui les a complètement flashé. Ils ont toujours pensé « oui c’est bien, mais… », ce petit « mais » intérieur ne leur a pas permis de percer.

- As-tu une préférence pour un des quatre récits ?

DERIB - « Burgas Palace » m’a bien amusé et m’a tenu en haleine. Baudruche est lui-même dépassé les événements. Tu as mis en place des éléments qui se tiennent et qui se révèlent après. Mais les intrigues me plaisaient dans les autres. J’ai lu le bouquin avec plaisir de A jusqu’à Z et je n’ai pas eu entre guillemets de baisse de pression.
Ce qu’il y a d’original avec ton système de changer de dessinateur c’est que chacun va apporter sa vision de Baudruche. Le lecteur va découvrir à chaque fois un autre personnage. Je pense que c’est une force consciente. Bob Morane, par exemple, a été dessiné par différents dessinateurs, mais ils étaient censés dessiner le même personnage. Tandis que pour Baudruche, tu pars du principe que chaque auteur va apporter une originalité dans sa perception du personnage. Je pense que c’est un élément nouveau qui n’a pas été traité, en tout cas pas à ma connaissance, de cette manière, consciemment, et je crois que ça c’est une très bonne chose. L’originalité c’est que ton style d’écriture est soutenu par des personnalités différentes. C’est une démarche intéressante.

Propos recueillis par
Bruno Senny le 11 août 2003

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